En 1995, Martin Matte remet en scène un Québec qui bascule avec Vitrerie Joyal, une série où André Joyal, inspiré de son propre père, tente de tenir debout alors que son époque lui échappe. Le personnage, joué par Matte, dirige une entreprise de vitrerie avec la fermeté d’un autre temps, sans vouloir entendre ses fils quand ils lui proposent d’informatiser sa compagnie.
Cette résistance n’a rien d’abstrait. La série montre un homme qui s’accroche à des réflexes de patron de quartier au moment où arrivent les grandes chaînes, où les pratiques commerciales se modernisent et où il faut encore composer avec une façon de faire les affaires d’avant les paiements électroniques. Autour de lui, Diane, sa femme interprétée par Marilyse Bourke, regarde ce monde changer de plus près que lui.
Le poids de Vitrerie Joyal tient justement à ce décalage. Matte décrit André Joyal comme « c’était un homme de son époque », et il lui prête une forme d’obstination qui dit beaucoup plus qu’un simple attachement au passé. Le personnage veut « garder » ce qu’il connaît, même quand ce qu’il connaît devient fragile. Il refuse aussi les enveloppes brunes qui pourraient sauver son entreprise, ce qui place la série dans un registre plus sombre que la simple nostalgie.
Le retour à 1995 passe aussi par des détails concrets. Vitrerie Joyal reconstruit des pratiques d’affaires d’avant les cartes et les terminaux, et filme des soirées comme on en vivait avant l’arrivée des cellulaires. Le résultat ne cherche pas seulement à rappeler une décennie; il veut la faire sentir, avec son rythme, ses habitudes et ses angles morts.
Le contexte politique ajoute une autre couche. Matte se montre sans pitié envers le régime corrompu du maire de Laval Gilles Vaillancourt, appelé Valcourt dans la série, ce qui ancre la fiction dans une mémoire bien québécoise de cette période. La comparaison avec 1995, le film de Ricardo Trogi, s’impose alors d’elle-même: dans les deux cas, la nostalgie n’est pas décorative, elle sert à mesurer tout ce qui a changé depuis.
La série réunit aussi Pierre-Luc Funk, Pierre-Yves Roy-Desmarais et Matte dans une dynamique de père et fils qui renforce son thème central: une génération qui veut transmettre, et une autre qui n’a plus les mêmes repères. Guillaume Lonergan, qui signe la réalisation de Vitrerie Joyal et a aussi dirigé Empathie, cadre cet univers avec une assurance qui laisse peu de place au hasard. Ce qui se joue ici n’est pas seulement le souvenir d’une époque, mais la fin d’un modèle où un homme pouvait croire qu’il suffisait de tenir bon pour rester maître chez lui.
