Victoria Abril a fait revenir Talons aiguilles au premier plan avec un mot qui résume à lui seul l’instant: « Enfin ! ». L’actrice incarne Rebeca, la présentatrice de télévision qui attend sa mère Becky del Páramo à l’aéroport, dans un film de Pedro Almodóvar sorti en 1991 et devenu l’un de ses sommets.
Ce retour compte parce que Talons aiguilles n’est pas seulement un titre de plus dans la filmographie du cinéaste. En 1993, le film a remporté le César du meilleur film étranger, consacrant une œuvre qui avait déjà trouvé son public bien au-delà de l’Espagne. Au cœur du récit, Rebeca retrouve Becky del Páramo, interprétée par Marisa Paredes, après quinze ans de séparation, un face-à-face qui donne au mélodrame sa charge la plus intime.
Le film s’inscrit aussi dans un tournant. Almodóvar s’éloigne alors du chaos libertaire et anarchiste de la Movida madrilène pour aller vers un cinéma plus classique, plus contrôlé, sans renoncer à son goût pour la couleur, l’ironie et les codes de telenovela. Talons aiguilles est présenté comme un mélange de mélodrame et d’intrigue à la Hitchcock, nourri par Sonate d’automne d’Ingmar Bergman, mais aussi par Douglas Sirk et Alfred Hitchcock lui-même.
Cette architecture n’a pas empêché des ajustements de dernière minute. Le rôle du juge Domínguez avait d’abord été pensé pour Antonio Banderas, qui est parti à Hollywood au dernier moment. Almodóvar s’est alors tourné vers Miguel Bosé pour tenir ce rôle, preuve qu’un film devenu classique a aussi ses hasards de fabrication. Pour le spectateur, ce qui demeure, c’est la précision d’un récit où chaque personnage semble pris entre le spectacle, le secret et la blessure familiale.
Talons aiguilles continue ainsi de tenir parce qu’il concentre une transition majeure de l’œuvre d’Almodóvar: d’un cinéma de rupture vers une forme plus élaborée, mais toujours traversée par le vertige des émotions. Rebeca attend sa mère dans un aéroport; le film, lui, continue d’attendre ses spectateurs.

