Ryusuke Hamaguchi a présenté Soudain le 15 mai à Cannes, où le film est en compétition pour la troisième fois de sa carrière dans le festival. Le cinéaste japonais de 47 ans a expliqué, quelques jours plus tard, qu’il n’avait pas prévu au départ de tourner en France. Le projet est né d’un enchaînement d’événements, a-t-il dit, après une proposition de Ciné-France.
Ce qui a fini par l’intéresser, c’est d’abord un matériau discret et difficile à transposer: une correspondance entre la philosophe Maoko Miyano et l’anthropologue Maho Isono, autour de laquelle s’est construit Soudain. Hamaguchi a rappelé que Miyano souffrait d’un cancer du sein en phase terminale, et que l’œuvre d’origine relevait presque d’une rencontre « au niveau de l’âme » entre les deux femmes. Mais les échanges, très intellectuels et abstraits, rendaient l’adaptation complexe. « Le niveau de japonais qu’elle a pu atteindre est assez incroyable », a-t-il dit à propos de cette correspondance.
Le film, qui doit sortir au cinéma mercredi 12 août, raconte la rencontre d’une Japonaise et d’une Française autour de la prise en charge des personnes âgées. Là encore, le choix du cadre est venu après coup. Hamaguchi a dit avoir eu un déclic en pensant à la tradition française du cinéma très verbal, incarnée selon lui par des cinéastes comme Jean Eustache et Éric Rohmer. À ses yeux, la France était alors « le lieu idéal » pour un film construit sur la parole et l’écoute.
Le rapprochement entre les deux pays passe aussi par Humanitude, une méthode de soin née en France, diffusée ensuite au Japon, et qui concerne les personnes âgées atteintes de troubles cognitifs. Hamaguchi a expliqué s’y être intéressé depuis une dizaine d’années. Pour lui, cette méthode ne devrait pas rester cantonnée aux aides-soignants: elle devrait, a-t-il dit, s’appliquer aussi au cinéma et s’étendre à l’ensemble de la société.
Le cœur du film est là: la manière dont on regarde ceux qu’on soigne. Hamaguchi a décrit une réalité brutale, celle de personnes âgées jugées peu coopératives, parfois forcées au nom des soins, et traitées comme des objets alors qu’il reste en elles « des choses ». Pour préparer le tournage, il s’est installé dans un EHPAD avec jardin du 15e arrondissement de Paris pendant le repérage. Ce choix dit assez bien la direction qu’il a prise: un film né d’un échange littéraire, mais ancré dans une question très concrète de dignité.
La sortie du 12 août dira si Soudain trouve son public au-delà du cercle cannois. Mais à ce stade, le film de Hamaguchi a déjà imposé une idée nette: la France n’a pas servi de décor par hasard, elle a fourni la langue, la méthode et le sujet d’un récit sur ce qui reste de l’esprit quand le corps vacille.

