À Sainte-Brigitte-des-Saults, Jacinthe Lemire et André Brière vivent avec les pannes comme on vit avec la météo: en s’y préparant, sans savoir quand elles tomberont. Leur adresse, sur le rang Saint-Patrice, fait partie des 500 adresses les plus touchées par des pannes au Québec depuis le début de l’année, et une coupure entre le 11 et le 13 mars a privé leur maison d’électricité pendant 35 heures.
Le couple a acheté il y a huit ans un terrain dans ce village du Centre-du-Québec, puis s’est procuré une petite génératrice il y a environ cinq ans. Aujourd’hui, André Brière a commandé une nouvelle génératrice, un signe de plus que les coupures ne relèvent plus de l’exception. « On jase là, mais ça pourrait bien flasher pendant l’entrevue », a lancé Jacinthe Lemire, qui dit garder en permanence de quoi tenir si le courant disparaît.
Le cas du couple compte, au-delà de leur maison, parce qu’il dit quelque chose du quotidien d’une municipalité de moins de 800 habitants où l’électricité peut manquer à tout moment. En mars dernier, des résidences de Sainte-Brigitte-des-Saults ont aussi été privées d’électricité pendant près de 70 heures en moins d’une semaine. À force de subir ces interruptions, la municipalité a décidé en 2026 de se doter d’une politique d’urgence en cas de panne de 10 heures ou plus.
Cette politique n’a rien d’abstrait pour les habitants. La municipalité ouvre le centre communautaire après 10 heures consécutives de panne pour permettre aux citoyens de se réchauffer et de charger leurs appareils. Mathilde Potvin a expliqué que des épisodes prolongés de ce type reviennent « au moins un à deux fois par année » à l’échelle du territoire, ce qui force les autorités locales à s’équiper pour répondre à des situations qui peuvent durer bien au-delà d’une simple interruption.
Chez les Lemire-Brière, l’adaptation passe aussi par l’improvisation. Leur maison est alimentée en eau par un système raccordé à une pompe électrique, et André Brière a bricolé un dispositif pour puiser l’eau dans un ruisseau sur leur terrain pendant les pannes. Le couple a quitté Repentigny pour cette maison de campagne, mais ce choix vient avec une logistique permanente: « On est à plusieurs kilomètres de la station d’essence la plus proche et il n’y a pas d’épicerie ou de dépanneur au village, alors on s’assure de toujours avoir ce qu’il nous faut si on est pour manquer d’électricité. Et ça peut arriver à tout moment, même s’il fait beau dehors », a dit Jacinthe Lemire.
Pour Brière, cette réalité finit par user. « je suis tanné de choisir quoi brancher ou débrancher dans la maison », a-t-il dit, ajoutant qu’« Il faut être débrouillard et autonome quand on choisit de s’en aller loin de la ville. C’est de l’ouvrage en vieillissant ». Lemire, elle, résume le problème plus largement: « Oui, très souvent ». Et quand elle parle de ce choix de vie, elle le ramène à l’argent, à la famille et aux compromis qu’impose une panne qui n’en finit plus: « On a vendu notre belle maison neuve pour s’en venir ici. Avec nos revenus qui ont diminué, on ne voit pas comment on pourrait s’acheter quelque chose plus proche de la ville et de la famille et se retrouver avec une nouvelle hypothèque ».
À Sainte-Brigitte-des-Saults, la question n’est plus de savoir si les pannes reviendront. Elles reviennent déjà, assez souvent pour forcer les foyers, la municipalité et les familles comme celle de Lemire et Brière à vivre avec des réserves, des génératrices et des plans de secours conçus pour durer plus longtemps que la coupure elle-même.
