Anatomie d une chute, le drame judiciaire de Justine Triet, a imposé en 2023 un film français qui refuse de trancher sur la mort de Samuel. Porté par Sandra Hüller, Antoine Reinartz et Swann Arlaud, le récit suit Sandra, une écrivaine accusée d’avoir tué son mari, après la découverte du corps de Samuel au pied de leur maison.
Le film a remporté la Palme d’or en 2023, puis six Césars, un Oscar du meilleur scénario original et deux Golden Globes en 2024. Mais son succès tient aussi à son refus obstiné de livrer une version définitive des faits. Justine Triet n’a jamais confirmé ce qui est arrivé à Samuel, alors même qu’elle dit avoir eu, au moment de l’écriture, une idée précise de la vérité.
Cette réserve n’est pas un oubli ni un effet de style. La réalisatrice a dit que le film porte sur la justice, le tribunal et l’interprétation de fragments incomplets de faits. Pour elle, « La possibilité du meurtre est la porte d'entrée du film » et ce sont surtout « les limites d'un procès » qui constituent le vrai sujet. Autrement dit, anatomie d une chute ne commence pas par la certitude, mais par le doute organisé par la procédure.
Le synopsis installe d’emblée cette zone grise. Sandra, Samuel et leur fils aveugle Daniel ont vécu un an dans les montagnes. Samuel est retrouvé mort au pied de la maison, une enquête pour mort suspecte est ouverte, et Sandra est rapidement placée au centre des soupçons. Le film suit ensuite l’effort du tribunal pour reconstruire une scène à partir de témoignages, d’interprétations et de vides.
Justine Triet a demandé à Sandra Hüller d’incarner Sandra « sans jouer la duplicité », avec une approche qu’elle a décrite « comme un documentaire ». Ce choix compte autant que l’intrigue elle-même, car il refuse au spectateur le confort d’une héroïne lisible ou d’une coupable évidente. Le jeu de l’actrice maintient la ligne de crête sur laquelle repose tout le film: une femme jugée sans que le récit, lui, ne se laisse juger si facilement.
La lecture la plus souvent reprise dans le film mène toutefois vers deux hypothèses seulement: le suicide de Samuel ou sa chute accidentelle. Le dernier témoignage de Daniel va aussi dans ce sens, en laissant entendre que son père était profondément malheureux. C’est là que le film devient plus qu’un simple suspense. Il montre comment un procès peut approcher une vérité sans jamais la saisir complètement, et comment une famille peut être disséquée par des preuves qui ne se ferment jamais tout à fait.
Au bout du compte, le mystère n’est pas là pour être résolu par le film lui-même. Triet a fait d’Anatomie d une chute une œuvre sur la manière dont la justice lit des fragments, sur ce qu’un tribunal peut établir et sur ce qu’il ne peut pas atteindre. La réponse définitive sur Samuel n’est jamais donnée, et c’est précisément ce vide qui soutient toute la force du film.

