Quand Thierry Frémaux est arrivé à Cannes en 2001, avec la mission de bâtir un pont vers Hollywood, il avait une image en tête: une fête capable d’attirer l’industrie américaine jusqu’au bout de la Croisette. Vingt-cinq ans plus tard, cette promesse a pris la forme d’une absence. Pour l’édition 2026 du Festival de Cannes, les grands studios ont boudé la manifestation, alors même que la ville reste l’une des scènes les plus recherchées du cinéma mondial.
Frémaux a rappelé lundi, à la conférence de presse d’ouverture du festival, qu’il espérait voir les films de studio revenir. Ce n’est pas un vœu lancé dans le vide. En 2001, 20th Century Fox, alors dirigé par Tom Rothman et Jim Gianopulos, avait choisi Cannes pour lancer Moulin Rouge! de Baz Luhrmann. La soirée d’ouverture du film est restée l’une des plus célèbres de l’histoire du festival: plus de 1 000 invités, Fatboy Slim aux platines, et un sentiment, selon Frémaux, que rien ne pouvait arrêter cet élan.
Ce pari a longtemps tenu. Dans les années qui ont suivi, Clint Eastwood y a présenté Mystic River, Martin Scorsese Killers of the Flower Moon, George Miller Mad Max: Fury Road et Steven Spielberg The BFG. Plus récemment, Top Gun: Maverick a été projeté à Cannes en 2022, puis Mission Impossible – The Final Reckoning en 2025. Pendant des années, le tapis rouge de la Croisette a servi de rampe de lancement à des films conçus pour le grand public autant que pour le prestige.
Cette année, la mécanique s’est grippée. Des cadres de l’industrie disent que les studios jugent désormais Cannes trop risqué et trop coûteux. Dans le même temps, plusieurs sources de haut niveau décrivent des conglomérats particulièrement susceptibles face aux critiques parfois sévères qui sortent du festival. L’argument n’est pas abstrait: des avis mitigés venus de Cannes ont pesé sur Indiana Jones and The Dial of Destiny et Solo: A Star Wars Story, deux films qui n’ont jamais vraiment retrouvé leur élan avant de s’effondrer au box-office à leur sortie quelques semaines plus tard.
C’est là que se lit le vrai rapport de force. Cannes reste une vitrine incomparable, mais une vitrine qui peut aussi blesser. Les studios veulent l’éclat sans le risque, alors que le festival, lui, continue de fonctionner comme un juge impitoyable. Frémaux l’a formulé simplement: il espère que les films de studio reviendront. La question n’est plus de savoir si Cannes peut encore les accueillir. Elle est de savoir si Hollywood accepte encore le verdict du Croisette quand il ne lui est pas favorable.

