Le film L’abandon est sorti en salles mercredi 13 mai, le même jour où il a été projeté au Festival de Cannes. En retraçant les onze derniers jours de Samuel Paty, le long-métrage s’est immédiatement retrouvé au centre d’une controverse qui dépasse sa seule sortie.
Le nom qui accompagne cette polémique n’est pas anodin: Stéphane Simon, connu pour son travail de producteur télévisé, notamment auprès de Thierry Ardisson, a aussi lancé la web TV de Michel Onfray. Il a produit le film à partir du livre qu’il a écrit, un choix qui a gêné jusqu’à la rédaction du Huffington Post, tandis que certains ont noté qu’Open Media Factory avait travaillé pour Marine Le Pen et Valérie Pécresse pendant la campagne présidentielle de 2022.
À Cannes, la réception a été brutale. Un utilisateur de YouTube, Paf, a compilé des réactions à la sortie de la projection, où plusieurs spectateurs ont décrit l’œuvre comme « un film dangereux ». L’un d’eux a reproché au film de faire dire à Abdoullakh Anzorov, au moment de la mort, qu’il criait « Allahu Akbar ». Un autre a estimé: « je m’attendais au moins à quelque chose qui n’allait pas diaboliser encore plus les musulmans ». D’autres ont parlé d’un film « très mal écrit » ou « un film qui est irresponsable ».
Les critiques venues de la presse ont pris une autre forme, mais elles convergent sur la même inquiétude. Selon Libération, le film présenterait un « risque d’instrumentalisation ». L’Humanité a écrit qu’il « laisse néanmoins un sentiment de malaise, laissant craindre des risques de stigmatisation ». Le film a aussi heurté le Huffington Post, notamment parce qu’il est produit par Simon et adossé à un livre signé par lui.
Le sujet est d’autant plus sensible que L’abandon ne se limite pas à la mécanique de l’isolement de Samuel Paty. Le film montre la fille musulmane d’Abdelhakim Sefrioui témoignant à la police et condamnant fermement les actes de son père. Il montre aussi des parents musulmans défendant Paty tout au long du récit. Dans une scène, cette fille cite la sourate 5, verset 32: « Celui qui tue un homme tue toute l’humanité ». Abdelhakim Sefrioui a été condamné pour avoir largement participé à la « fatwa numérique » visant Paty.
Le point de friction reste là, au cœur du projet: le film cherche à raconter une tragédie française à travers ceux qui ont entouré son déroulé, « avec le concours de personnes qui la connaissent intimement », mais cette promesse de proximité nourrit aussi la méfiance. La présence de Mickaëlle, la sœur de Samuel Paty, dans la discussion autour du film rappelle que l’affaire n’est pas seulement judiciaire ou politique. Elle reste familiale, intime, et toujours brûlante. La sortie de mercredi a montré qu’en voulant rouvrir ce dossier, L’abandon ne pouvait pas éviter la question qui l’accompagne désormais: peut-on filmer cette histoire sans être accusé d’en forcer le sens ?

