Netflix a mis en ligne mercredi matin Le bus, les Bleus en grève, un documentaire de 79 minutes qui revient sur l’épisode de Knysna et présente ce 20 juin 2010 comme le symbole du plus retentissant fiasco du sport français. Le film reparcourt la journée où les joueurs de l’équipe de France ont refusé l’entraînement pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud, au lendemain de l’exclusion de Nicolas Anelka après une altercation avec Raymond Domenech à la mi-temps de France-Mexique, perdu 0-2.
Le récit tient autant au documentaire lui-même qu’aux voix qu’il rassemble. Domenech y apparaît, comme Patrice Évra et François Manardo, et l’ancien sélectionneur a remis à Netflix le contenu intégral de son journal de bord. On y lit des phrases sans filtre sur plusieurs cadres du groupe: à propos de Thierry Henry, il écrit « Thierry Henry est né le 17 août. Lion banal: il se regarde le nombril »; sur Yohan Gourcuff, « Gourcuff, mais qu'il est con. Autiste léger d'abord et con ensuite »; sur William Gallas, « Gallas fait toujours la gueule. Je ne supporterai pas longtemps »; et sur Anelka, « Anelka qui est passé sans me regarder. Ce gros con ! ».
La sortie du film avait été annoncée pour 2025 avant d’être repoussée après un changement de réalisateur en cours de production. Le calendrier compte, parce que le sujet revient plus de 14 ans après les faits avec des images, des témoignages et des notes privées qui n’avaient pas vocation à sortir ensemble. Netflix résume ce basculement avec une formule brutale: « Un bus immobile allait devenir pour toujours le symbole du fiasco le plus retentissant de l'histoire du sport français ». Le documentaire ne se contente pas de rejouer la colère collective; il montre aussi comment elle s’est fabriquée, minute par minute, dans un groupe déjà fracturé.
Le plus troublant reste l’écart entre les mots privés de Domenech et le visage public de la crise. Après la grève des joueurs, il a noté: « C'est votre meilleure action collective de tout le Mondial. Le suicide est commis ! Alléluia ! ». Évra raconte de son côté que Domenech lui a lancé: « Oh je sais ce que vous voulez, vous voulez que je sacrifie l'agneau ! Eh bien je vais lui mettre la guillotine, Gourcuff ne joue pas demain ! ». Quand Évra lui a répondu: « Mais coach, qu'est-ce que vous racontez ? », l’ancien sélectionneur aurait tranché: « Non, je m'en fous, je ne veux rien entendre, j'ai pris ma décision: Gourcuff ne joue pas demain. »
Cette tension entre récit intime et mémoire collective donne au film sa matière la plus lourde. Les journalistes de L'Équipe Vincent Duluc et Sébastien Tarrago disent qu’un collègue de télévision leur avait parlé d’une énorme altercation entre Domenech et Anelka à la mi-temps. Tarrago ajoute que ses reporters ont ensuite vérifié qu’il y avait bien eu une altercation et qu’Anelka avait insulté Domenech. C’est là que Knysna cesse d’être seulement une image de bus vide: le documentaire rappelle qu’avant la grève, il y a eu un conflit frontal, puis une rupture totale, et qu’aucun des deux n’a effacé l’autre.
En ressortant ces archives et ces voix dans le même cadre, Netflix ne referme pas l’histoire de 2010; il la rend plus précise et plus inconfortable. Le film confirme surtout que, pour comprendre la révolte des Bleus, il faut regarder à la fois le terrain, le vestiaire et les pages où Domenech écrivait ce qu’il ne disait à personne.

