Jacques Villeneuve a grandi avec l’image d’un père qui ne ressemblait à aucun autre pilote de son époque. Gilles Villeneuve roulait pour Ferrari, a remporté six courses avant sa mort en 1982 et avançait dans le paddock en jeans, chemises à col ouvert et vestes décontractées, loin des codes plus raides de la Formule 1.
Le fils, champion du monde de Formule 1 en 1997, dit aussi avoir vu son père dans le motorhome familial, un prototype de casque posé sur les genoux, des crayons Crayola à la main. Ce casque, d’un orange vif presque noir par endroits, portait un motif en V stylisé conçu par Gilles lui-même, une image devenue l’un des signes les plus reconnaissables de l’histoire de Ferrari.
Le poids de cette mémoire tient autant à la vitesse qu’à la manière. Gilles Villeneuve vivait avec sa femme Joann et leurs enfants Mélanie et Jacques dans un motorhome pendant leurs déplacements, et il expliquait ne pas dépenser beaucoup de ses revenus de la F1 en vêtements. Il avait acheté un bateau à moteur et un hélicoptère avec ses gains, ce qui dessinait un portrait bien éloigné du pilote habillé de manière ostentatoire que l’on aurait pu attendre d’une star de Grand Prix.
Cette sobriété n’empêchait pas l’allure. Ses combinaisons de course, épaulées, hautes au col et resserrées aux poignets par des bords tricotés, étaient souvent d’un rouge Ferrari avec un col roulé blanc visible. Le résultat était net, presque graphique, et a contribué à figer son image dans une époque où les pilotes se reconnaissaient autant à leur style qu’à leurs chronos.
Il y a aussi, dans cette histoire, un geste qui résume bien l’homme. Après avoir pris sa retraite à l’issue du Grand Prix d’Autriche de 1981, Gilles Villeneuve a décollé en hélicoptère et est resté en vol très bas au-dessus du circuit pour regarder la course. Le même pilote qui avait quitté son baquet ne semblait pas vouloir quitter la piste des yeux, comme si la compétition continuait à le retenir au ras du bitume.
Le contexte aide à mesurer ce que cette famille représente encore. En 1977, Enzo Ferrari avait remarqué Gilles Villeneuve, qui était devenu une légende chez Ferrari et l’un des pilotes canadiens les plus marquants de l’histoire de la discipline. Après sa mort en 1982, Jacques Villeneuve a poussé l’héritage plus loin encore en remportant le championnat du monde en 1997, faisant de la famille Villeneuve un nom qui a mis le sport automobile canadien sur la carte.
La contradiction, au fond, est là: Gilles Villeneuve a laissé une image d’extravagance visuelle, avec son casque, ses couleurs et son allure, mais sa vie quotidienne restait étonnamment simple. Ce contraste, plus que n’importe quel palmarès, explique pourquoi son fils continue d’être lu à travers lui. Jacques Villeneuve porte un nom qui évoque la vitesse, mais il porte aussi une silhouette, une manière d’être, et l’idée qu’en Formule 1 certaines légendes tiennent autant à ce qu’elles montrent qu’à ce qu’elles gagnent.

